Et pourquoi pas le courage ?

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Longtemps j’ai répondu à celui qui me demandait pourquoi choisir une femme pour jouer le rôle du narrateur de Sorj Chalandon : « et pourquoi pas ? »

Et pourquoi pas le courage ?

Et pourquoi le courage serait masculin ?

Car cette histoire du Quatrième mur n’est elle pas une histoire de courage ?

Le courage d’aller au bout de ses promesses, au bout de ses engagements.

Pas simplement celui de crier « CRS=SS » ou d’aller peindre une inscription sur un mur parisien mais d’accepter d’aller dans la guerre et d’y défendre des valeurs d’humanité où la barbarie a pris le cœur des hommes.

«  Combien d’entre nous s’étaient vus enchainés aux grilles de l’école, tenant tête à la mort ? J’étais de ceux-là. Je me suis imaginé sur le char. Je me suis imaginé sur le char, jetant une grenade par sa tourelle ouverte, puis ovationné par une foule, poings tendus. Je refaisais le geste héroïque dans ma tête. … J’avais honte de mes images secrètes.

Je m’étais rêvé en héros. » pense Georges, le narrateur, quand il écoute celui qui deviendra son meilleur ami, Samuel Akounis, qui a bravé les chars de la dictature dans Le Quatrième mur de Sorj Chalandon. Editions Grasset

Ce courage de passer de l’engagement symbolique à l’engagement physique n’est, je crois, ni masculin, ni féminin.

Pour le rôle de Marwan, le chauffeur de taxi qui accompagne et protège le héros pendant tous ces séjours à Beyrouth, je voulais l’incarnation de ce courage, celui à la fois acteur respecté et citoyen, une mémoire en chair et en os sur le plateau. Et j’avais trouvé, soufflé par Valérie Baran, la directrice du Tarmac, celui qui à Beyrouth représentait ce courage, Roger Assaf. Magnifique acteur, pédagogue qui a accompagné la plupart des acteurs et metteurs en scène de la nouvelle génération libanaise, il est aussi un intellectuel engagé difficile à museler. Il est une des premières personnes que j’ai rencontrée lors de mon premier voyage en novembre 2015. Nous devions rester ensemble trente minutes et nous nous sommes quittés deux heures plus tard. Il était exactement ce que je cherchais pour le projet mais très vite, il me faisait comprendre qu’il ne le ferait pas, qu’il se sentait trop vieux. Il ne voulait pas quitter Beyrouth trop longtemps. Et puis, il avait un projet monumental : écrire l’histoire mondiale du théâtre regardé par un homme qui a un pied dans l’occident et un pied dans l’orient. Le projet l’enthousiasmait mais il ne pouvait être notre Marwan.

Roger Assaf

photo de Roger Assaf tirée de Hors la vie de Maroun Bagdadi

Un des objectifs de ce nouveau voyage à Beyrouth était de convaincre Roger Assaf de tout de même participer au projet en lui proposant, d’être un des acteurs libanais que nous devions filmer, et, d’interpréter le rôle du dignitaire du Mouvement Amal islamique « qui voulait instaurer une république des mollah au pays du cèdre ». Dans un grand éclat de rire, il m’a répondu, alors que nous étions en train de manger des fameux mezze libanais au TMarbouta, « mais comment veux tu que je dises ces mots-là ? je me suis toujours battu contre ce genre de discours.  Et puis c’est un peu caricatural, non ? »

Et là, faut sortir les rames ! Tu sais très bien que tes arguments seront toujours contrés.

-« Caricatural, ai-je répondu, je ne sais pas, Roger, mais ce qui est intéressant, c’est son point de vue face aux autres, celui du phalangiste, de la palestinienne, du druze. C’est le pouvoir de l’interprétation des points de vue que permet une grande œuvre théâtrale comme Antigone. Chacun peut avoir sa lecture et peut s’y résoudre. C’est un miroir de nos convictions. »

-« De nos certitudes, tu veux dire, Julien. Je sais tout ça mais ça ne m’intéresse pas. Pardonne moi. »

-« Mais jouons ça Roger, le refus que tu as de jouer ce personnage ! Ce serait passionnant ! Tu commences, dos à l’actrice, tu dis les premiers mots du Chekh Mamâar el Sadeq dans une barbe qu’on t’aurait rajouté et tu te retournerais face à la caméra et tu nous raconterais que tu ne peux pas faire ça… »

-« Tu sais que les barbes sont différentes selon de quel courant tu es ? »

-« Non, Roger, je n’ai jamais fait attention mais ici, ce serait visiblement une fausse. »

-« En somme ce serait caricatural ? »

Temps. La caméra s’éloigne de Roger. Plan large sur moi abattu dans le Tmarbouta. J’ai perdu, je rends les armes.

-« Et sinon, tu veux un café oriental, un café américain ou un expresso ? »

Bon, je viens d’inventer cette conversation. Il y avait trop de monde au Tmarbouta. C’était bruyant et tenter de le convaincre dans cette atmosphère me paraissait incongru. Son refus n’était pas celui d’un acteur mais d’un homme qui me confiera en attrapant son taxi dans un sourire : « Tu sais, Julien, je ne suis plus un acteur ».

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Avec Roger Assaf au Tmarbouta

Heureusement, en Novembre dernier, quelques jours plus tard, j’avais rencontré Gabriel Yamine à l’université de Furn el Chebak. Dès que nous sommes rentrés dans son bureau avec Raghda, mon accompagnatrice, nous avons compris qu’il serait parfait pour jouer Marwan. Très vite, il nous parla de ce qu’il avait vécu pendant la guerre, comment cette université l’avait hébergé quand il était étudiant. Aujourd’hui il y enseigne. Il nous a raconté la violence, l’horreur que personne, à ses yeux, n’avait retranscrite dans une œuvre de fiction. C’était au-delà de ça. Et puis, il s’est retourné, nous montrant l’arbre qui était à l’entrée par laquelle nous étions arrivés :

-« Vous voyez, là, une bombe a explosé pendant que nous étions en cours. Un camarade est mort. Nous avons regardé par la fenêtre et quelques minutes après, nous nous étions remis au travail. C’était notre quotidien. »

Quand je lui ai envoyé le texte, ensuite, il m’a répondu par un mail simple : « j’ai pleuré à chaque page de ton projet ». Il était d’accord. Il me manquait maintenant la rencontre avec Vanessa Liautey pour définitivement être sûr.

Ce matin de Printemps déjà chaud, il est arrivé essoufflé, en sueur, d’avoir grimpé les étages qui menaient au studio des Zoukak. Nous le sentions anxieux.

Très vite, cependant, il m’a proposé de lire avec Vanessa une scène de l’adaptation. Nous avons commencé par leur rencontre à l’aéroport. Les premiers mots de Marwan étaient « je suis druze ». Alors, il s’est arrêté et a rigolé. Nous avons continué un peu, intrigué par cet éclat de rire et puis je lui ai demandé pourquoi cela le faisait rire. La réplique était-elle mauvaise ?

– « Tu veux me faire jouer un druze ?! Ils ont tué toute ma famille ! »

 

Question d’incarnation

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Vanessa Liautey et Laurent Rojol

– Alors la joie ? C’était bien le tour de manège mon amour ?

– Qu’est-ce que je jouerais dans le spectacle papa ?

– Tu joueras le rôle de Louise, la fille de ta maman, mon amour ?

– Comme dans la vie ! Dans ma vie.

– Oui mais dans la vie, tu ne joues pas ? Tu ne joues pas le rôle de Nina, mon amour.

– Je suis Nina.

– Oui, tu n’es pas Louise, mon amour. Tu joues le rôle de Louise.

– Tu veux embrouiller les spectateurs ?

– Les spectateurs ne savent pas que c’est ta maman qui joue le rôle de ta maman, mon amour.

– Ah. Oui… Mais les spectateurs ne sauront pas non plus que les comédiens avec qui tu veux travailler, sont libanais ? Ils ne sauront pas qu’ils vivent au Liban. Alors pourquoi tu ne veux pas travailler avec parrain ?

 

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extrait d’Epreuves, un livre de Photos de Marc Ginot sur la création La Nuit Je mens

Il y a une dizaine d’années, nous avions tenté avec sa mère cette expérience de faire un spectacle auto-fictionnel très lié à l’aventure artistique de Sophie Calle, La nuit je mens. C’est évidemment un des aspects du roman de Sorj Chalandon qui m’avait passionné. Quelle fiction invente-t-il pour trouver la bonne distance pour raconter son traumatisme de journaliste pendant la guerre civile libanaise ? Les masques d’écriture, qu’il utilise, peuvent être parfois transparents à l’image du nom qu’il donne à son narrateur (Georges et non pas Sorj). Il ne me semblait pas nécessaire de me concentrer sur une recherche de vérité dans ce qu’avait pu vivre Sorj Chalandon mais plutôt travailler en miroir son parcours trente ans plus tard.

Assumer le « je » de notre adaptation.

Dès la première lecture, j’ai voulu demander à Vanessa Liautey de jouer le rôle du narrateur. Dans notre parcours de compagnie, cela m’a paru évident. Nous sortions d’un spectacle sur les photo-reporters où nous nous sommes beaucoup inspirés du parcours de femmes journalistes (Claude Guibal, Edith Bouvier, Catalina Martin Chico…) qu’avait incarné Vanessa Liautey et que je voulais poursuivre. La porte d’entrée de notre « Quatrième mur » serait donc féminine.

Mon premier voyage de repérage à Beyrouth ne m’avais pas permis de choisir l’actrice qui jouerait Imane. En Novembre, j’avais pourtant organisé un workshop avec des acteurs libanais au Théâtre Monnot qui, pour la plupart d’entre eux étaient formidables.

Mais j’étais seul et ce n’était pas moi qui serait sur le plateau mais bien Vanessa qui serait en contact avec les corps de ces actrices et de ces acteurs.

Il fallait recommencer mon voyage d’auditions en demandant à Vanessa d’être mon double. Elle serait celle qui choisit les acteurs, celle qui se confronte à leur peau, à leurs regards sous le regard de la caméra de Laurent et de la mienne.

Pendant le début de notre séjour, nous avons continué à rencontrer des acteurs avec ces deux urgences : trouver d’abord Imane et Marwan qui seront sur scène avec nous lors des représentations en France et ensuite les acteurs que nous filmerons pour les séquences filmées qui seront dans le spectacle.

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Elie Youssef et Laurent Rojol

Le collectif Zoukak, un des groupes artistiques les plus en vue à Beyrouth, nous avait invité dans leur studio El Furn pour pouvoir organiser ces essais. Situé dans le quartier* de Furn el Chebak, tout proche de Badaro (un des quartiers à la mode dans le milieu artistique), dans un petit immeuble de trois étages, ils ont investi un étage dans lequel ils ont leur bureau, une chambre et une salle de bain pour loger des artistes, un pièce où sont rassemblés leur décor, un balcon pour fumeur, une cuisine pour se requinquer et surtout une grand pièce pour travailler. Ce lieu de répétition à la frontière de l’espace privé (ce n’est en fait qu’un grand appartement) a la force du quotidien, de celui qui résiste au mensonge. Dans le noir profond d’un autre espace avec quelques projecteurs bien placés, nous aurions pu nous illusionner et alors pourquoi être venu jusqu’ici pour répéter.

Ici, nous entendions les klaxons omniprésents de la vie beyrouthine, nous profitions de la lumière dorée d’un printemps déjà bien présents qui exhalait le parfum des ses fleurs vives.

 

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entrée du studio du collectif Zoukak

Ici, nous devions provoquer le réel dans des rencontres au corps à corps entre les acteurs. Ne pas être cérébral mais toucher. Être dans la proximité. Exploser la fameuse table qui sépare habituellement les acteurs lors du début des répétitions dans le fameux « temps du travail à la table ». Être dans l’urgence de ce que développe le roman de Chalandon. Nous étions moins à la recherche documentaire d’un pays et de son histoire que de corps qui l’incarnent. Simplement des acteurs qui s’apprivoisent par le corps, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, libanais ou français.

Et évidemment, l’expérience merveilleuse s’est renouvelée à chaque rencontre. Si bien que le choix des actrices pour jouer Imane s’est révélée au final très difficile à faire.

 

 

 

* quartier est une notion pas toujours évidente à Beyrouth. Il s’agit le plus souvent d’une rue qui donne un point de repère. Mais même les rues ne sont souvent pas appelées par leur nom mais par celui d’un restaurant ou d’un commerce. Ainsi, le fameux carrefour Sodéco de la Maison jaune n’est autre que le siège de l’entreprise Sodéco…

 

La mémoire et l’oubli

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Début Janvier, nous étions avec ma fille place de la Comédie à Montpellier où depuis les attentats du 13 novembre des fleurs et autres signes de recueillements, de peine, avaient été placés au pied des statues des Trois Grâces.

« Papa, ils ne devraient pas les enlever maintenant toutes ces fleurs ? Parce que ceux qui ont été touchés par les attentats, de voir ça tous les jours, ça doit leur rappeler et les faire pleurer. »

– Comment te dire mon amour ? Si, justement, c’est important que les gens se souviennent, qu’on ne les oublie pas.

« Papa, on fait un tour de manège ? ».

– Non, mon amour, tu es trop grande maintenant.

« C’est pour me souvenir Papa de la joie de quand j’étais toute petite ! »

– De la joie ? Tu n’as plus de joie ? Et tu es encore petite, encore une enfant mon amour !

«  Mais c’est la guerre, papa, non ? »

– Non. Ce n’est pas la guerre. Tu ne dois pas avoir peur. C’est encore le temps de la joie.

« Alors il ne faut pas écouter la télé ? Alors il faut oublier Charlie ? Et alors pourquoi tu veux mettre en scène le quatrième mur qui parle de la guerre ? »

– Mon amour, il ne faut pas oublier. La mémoire, c’est important, c’est ce qui nous construit. Ce qui fait que tu es unique car tu n’as pas les mêmes souvenirs que tes copines et en même temps tu en as de communs avec elles. C’est ce qui fait que tu fais partie d’un groupe de gens. Une culture que nous partageons.

« Alors pourquoi tu as oublié, papa, de marquer mon nom sur le texte du spectacle ? Pourquoi il y a maman et Alex mais pas moi ? »

– Tu veux une glace en plus de ton tour de manège, mon amour ?

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(Autoportrait au Studio Théâtre de Vitry sur Seine. Octobre 2015)

Le terrain sur lequel s’inscrit le roman du Quatrième mur a été foulé par des peuples qui ont été touchés dans leur chair. Sorj Chalandon était alors grand reporter et a été le premier à entrer dans le camp de Chatila après les massacres commis. Témoigner en temps que journaliste n’a pas suffi pour effacer les images terrifiantes dont il avait été le spectateur. Elles sont devenues son moteur d’écriture pour une fiction. Dans quel but?Tenter d’expliquer, de comprendre ?

Son choix de se réinventer en metteur en scène pour raconter son histoire m’a incité, comme en miroir, à user encore plus du réel (celui que j’éprouve) pour développer notre spectacle.

Extraire les faits et la géographie de son roman, de la fiction.

C’était un des objectifs de ce voyage de repérage à Beyrouth et Ariane Langlois (celle qui a préparé le voyage et que je ne remercierais jamais assez) avait bien compris en me faisant rencontrer Grégory Buchakjan. Je voulais repérer des bâtiments touchés par la guerre dans lequel je pourrais filmer des acteurs plus tard. Grégory était, paraît-il, l’homme de la situation. Tout en finissant une thèse sur les bâtiments abandonnés liés à la guerre, ce professeur aux Beaux Arts de Beyrouth développait tout un travail artistique pour lequel il photographiait des femmes dans ces mêmes bâtiments abandonnés. Ces séances de « shooting » donnaient chacune d’elles lieu à des aventures singulières dont j’écoutais leur évocation avec enthousiasme et un peu de d’inquiétude, me voyant confrontés aux mêmes militaires ou « gardiens » auxquels ils faudraient montrer patte blanche.

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©Gregory Buchakjan- Palais Heneine 2015

Gregory avait lu le livre. Le lieu principal dans lequel je voulais pénétrer était la fameuse maison jaune qui hébergeait, pendant la guerre, les snippers phalangistes dont parle Sorj Chalandon dans cette très belle scène où le narrateur rencontre Joseph Boutros, le frère de l’acteur qui doit jouer Créon.

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Cette fameuse « maison jaune » est, aujourd’hui, en pleine réhabilitation pour devenir un lieu de mémoire et de culture. Construite dans les années 20, elle était une des plus belles constructions beyrouthines où l’architecte avait imaginé un bâtiment traversé par la lumière. Ses innovations architecturales étaient devenues pendant la guerre des armes meurtrières qui permettaient aux snippers d’être totalement invisibles, cachés très loin des ouvertures sur la rue. Mes contacts ne m’avaient pas permis de pouvoir entrer dans le chantier de reconstruction de la maison jaune. Reconstruction qui n’a pas tenté de reconstruire à l’identique l’immeuble Barakat  d’avant la guerre mais au contraire de laisser visibles les stigmates des combats. L’architecte en charge de la réhabilitation a donc décidé de montrer les « pansements » de la façade en utilisant de nouveaux matériaux au lieu de rechercher une harmonie.

Gregory connaissaient bien l’architecte et y avait fait plusieurs visites. Ces photos qu’il m’a confiées montrent la planque des snippers. Ils s’étaient construits un bunker d’où ils étaient intouchables. Il faut imaginer que la balle avant de sortir du bâtiment traversait déjà plusieurs pièces.

 

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Le snipper était juste derrière cette porte.

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(Ces photos de l’intérieur de la maison jaune ont été prises par Grégory Buchakjan)

« Il tire trois coups. D’une violence folle. L’impact frappe son épaule, son torse, ses jambes, mon cou, mon épaule, mon bras. Le cuivre des étuis cogne le mur. Je n’ai pas mis le coton. Mes oreilles sifflent. Je grimace. L’air est irrespirable de poussière acide. La jambe du sniper se calme. Redevient solide. Joseph-Boutros se détache de moi. Je lui laisse décider de l’espace. Tout retombe. L’obscurité, le silence. Dehors, d’autres tirent. Je devine notre façade dans leur lunette. La nuit gagne. Nous ne sommes plus que des ombres, caressés par le bleu de la lampe aveugle. Je me demande ce que les tireurs voient. Un phare de voiture ? Un rideau mal fermé qui trahit le salon ? Une cigarette imprudente passée de main en main ? »

extrait de l’adaptation du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième mur

 

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(photo, toujours prise par Grégory Buchakjan, de l’intérieur de la cache des snipers )

Les explications de Gregory donnaient corps à mes fantasmes de lecteurs et parfois rendaient très étranges des parcours du narrateur dans la ville comme si, parfois, Sorj Chalandon décidait de travestir la topographie beyrouthine. Pourquoi ? Je cherchais des signes dans ces petites incohérences, convaincu que ce dernier laissait un indice.

Sur la table basse de son salon de Gregory trainait un livre édité par l’université Saint-Joseph sur les actes d’un colloque de 2014 – Littérature, art, et monde contemporain : récits, histoire, mémoire – que je me suis mis à feuilleter et dans lequel il y avait un article de Grégory, intitulé « Dernière nuits au Holiday Inn », dans lequel il raconte la fameuse guerre des grands hôtels. Ces derniers étaient devenus, comme la maison jaune, des merveilleuses tours de garde sur des kilomètres à la ronde.

C’est cette lecture qui a fini de mettre au rebut la scénographie que j’avais imaginé avec Emmanuelle Debeusscher. J’ai eu la certitude que nous faisions fausse route et que la figure de l’hôtel devait apparaître dans notre Quatrième mur.

Ce qui finalement est un étrange recommencement.

Lors de notre précédent voyage à Beyrouth, lorsque nous étions allés jouer Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, nous avions passé une nuit dans un hôtel qui avait une terrasse. De là, scrutant l’horizon, j’avais eu la vision du décor de mon spectacle suivant (Costa le rouge de Sylvain Levey). J’avais envoyé la photo à Emmanuelle pour qu’elle la fasse sienne.

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photo de l’immeuble beyrouthin

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Le décor de Costa le Rouge, de Sylvain Levey où l’on voit l’immeuble qui est devenu une surface transparente sur lequel se projettent des images vidéo.                                      

Sur la photo  Nicolas Vallet et Jean-Claude Fall

 

PS : Ce matin, je voulais prendre une photo de la statue des Trois grâces recouvertes des fleurs fanées et des écriteaux à la mémoire des attentas du 13 novembre pour illustrer cet article et tout avait été nettoyé. Les Trois grâces n’étaient plus le symbole de la République. Elles avaient repris leur rôle de souvenirs pour carte postale.                    

Cela m’a fait un choc.                                                                                                                          

Ma première réaction était de vouloir insulter ce qui avaient osé ça :                                  

« Et le respect pour ceux qui sont morts ! »

Et puis j’ai pensé à ma fille.

The sound of silence

Le Lauréat (The Graduate) doit être le film que j’ai le plus vu dans mon adolescence et la bande son dont est tirée The Sound of Silence, peut-être un des CD que j’ai le plus écouté. Au lycée, je l’imposais tellement à mes amis que lors d’une soirée, ils m’ont effacé la fin. Vous savez, quand Dustin Hoffman vient chercher Katharine Ross qui est sur le point de se marier à un autre. Il traverse les Etats Unis avec son Alfa Romeo Spitfire rouge qui tombe en panne, finit en courant (comme souvent dans tous ses films) et arrive pendant la cérémonie. Il crie « Helen, Helen, Helen » derrière la vitre de l’église, elle finit par l’entendre, se retourne. Il y a alors un temps qui dure des heures et elle lui répond dans un crie aussi « Beeeeennnnn ». Et ils s’enfuient tous les deux en bus.

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Et The Sound of Silence a refait surface dans mon imaginaire d’adulte sans que je m’en aperçoive.

Lors de notre première résidence de création, que nous avons menée au Studio Théâtre de Vitry avec le soutien du Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine, j’ai demandé à Alex Jacob, chanteur et musicien, d’imaginer comment il pourrait s ‘approprier cette chanson de Simon and Garfunkel. J’étais loin de penser que cette chanson était l’une de ses préférées, tellement son style musical avec son groupe le Skeleton Band en est éloigné. The Sound of silence a donc été pendant une semaine le prétexte de la rencontre entre le musicien et Vanessa Liautey, l’actrice principale du projet. Très vite, ce morceau est devenu le notre et je partais au Liban avec la volonté de la transmettre à une actrice libanaise pour en faire une version orientale en arabe.

The sound of silence m’a alors accompagné tout le long de mon séjour dès l’avion où il rediffusait Le Lauréat, dès la première terrasse de café beyrouthine où la sono laissait entendre sa mélodie et même le dernier jour où d’un magasin d’électronique, je pouvais reconnaître à travers les grésillements Simon and Garfunkel. Pour une chanson qu’il me semblait ne plus avoir entendu depuis des années.

 

Je partais au Liban pour non seulement retrouver les traces des réalités libanaises du roman de Sorj Chalandon mais aussi pour rencontrer des actrices et des acteurs libanais que j’engagerais pour le spectacle. En plus du personnage de Marwan, le chauffeur de taxi druze, qui accompagne le héros de Chalandon dans toutes ses recherches (et dont je vous parlerais plus tard), je voulais trouver Imane, l’actrice palestinienne, qui doit jouer Antigone.

Quand Ariane Langlois et Raghda Mouawad, qui habitent à Beyrouth et qui se sont chargées de trouver des actrices et des acteurs à me faire rencontrer, me demandaient ce que je voulais comme type d’acteurs, j’en étais bien incapable. A quoi ressemble un druze ? Une palestinienne ? Un Chiite ? Un phalangiste ? Un Sunnite ? Un maronite ?

Ma bonne conscience de gauche devait pratiquer le délit de facies sur des personnes qui vivaient au même endroit mais qui avaient pour différence leur croyance religieuse.

L’arbitraire choix de Sorj Chalandon pour constituer sa petite troupe et de faire se confronter un Créon phalangiste à une Antigone palestinienne qui est arrêtée par des soldats chiites et qui tombe amoureuse d’un Hémon druze est très conceptuel.

C’est une bonne idée dramaturgique.

Mais comment fait-on pour donner un visage à cette idée ?

Vous me direz que pour chaque texte, c’est la même chose. Que ce soit pour le théâtre ou le cinéma. Sauf qu’ici, la fiction de Chalandon s’appuie sur une histoire récente brutale à partir d’événements qui se sont réellement déroulés.

Lors de mes rencontres, il m’est souvent arrivé de demander à Raghda qui m’accompagnait, de quelle religion était notre précédent interlocuteur. Elle était souvent incapable de me le dire. Parfois, nous échafaudions des règles par rapports aux noms ou prénoms de certains. Il est évident qu’un Joseph est difficilement musulman mais il arrive que des noms puissent être autant sunnites, chiites que chrétiens. Je me suis alors demandé naïvement comment ils faisaient pour savoir qui tuer pendant la guerre civile ?

Mon choix ne voulait pas s’opérer à partir d’un type physique.

Un libanais, qu’il soit chrétien ou musulman, ne ressemble pas à un autre libanais.

Mon seul critère serait donc que l’actrice qui doit jouer Antigone sache chanter « oriental ». Même là, j’étais un peu mal à l’aise en évoquant le mot « oriental ».

Les raccourcis sont la plupart du temps le fruit d’une grande ignorance. C’était mon cas, en disant « oriental », j’évoquais ce que je pouvais entendre dans les taxis du Caire de mon enfance (Oum Kalsoum, Fayrouz) mais sans bien savoir ce que cela signifiait.

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(Sabah, une des plus grandes chanteuses libanaises qui trône à Hamra)

Mon voyage était pavé de bonnes intentions qui s’effritaient dès que je mettais un pas devant l’autre. J’aurais été beaucoup plus serein si j’étais resté en France en lisant des livres sur l’histoire récente libanaise.

Entre parenthèse, à l’école au Liban, l’apprentissage de l’histoire libanaise s’arrête en 1945. Ils n’apprennent pas leur histoire contemporaine…

Venir à Beyrouth, c’est prendre le risque d’être pris pour un orientaliste et ce n’est pas un compliment dans leur bouche. C’est la preuve s’il en fallait encore une qu’une vérité n’est souvent liée qu’à la place du viseur par lequel on prend notre photographie :

Une histoire de point de vue.

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Partir quand même

J’ai pleuré beaucoup d’amours adolescentes sur cette chanson de Françoise Hardy.

 

Partir quand même a été mon mot d’ordre cette dernière semaine. Depuis jeudi et l’attentat à Beyrouth faisant une quarantaine de morts dans un quartier chiite de la banlieue sud proche du Hezbollah, mon téléphone a vibré, sonné, smsisé, facebookisé. Que fait-on ?

Nous devions partir une semaine plus tard à Beyrouth pour un premier voyage de repérage sur notre nouveau projet du Quatrième Mur à partir du roman éponyme de Sorj Chalandon.

Tous ces messages, je les avais en sortant du spectacle d’Ahmed el Attar au Centre Dramatique National de Gennevilliers et où Ahmed nous disait « la France ne se rend pas compte de la chance qu’elle a avec l’afflux de réfugiés syriens. C’est le peuple le plus éduqué de cette région. C’est une force pour la France. »

Une belle soirée de théâtre curieuse de l’autre et vlan ! Cet attentat mettait en péril notre voyage à Beyrouth. Le fantasme d’un Beyrouth en guerre réapparaissait. Beyrouth que nous avions approché quand nous avions joué quelques années plus tôt Hiroshima mon Amour de M.Duras au théâtre Al Madina.

IMG_0725.jpgUn Beyrouth qui me rappelait le Caire de mon enfance, mes amis libanais d’alors, Sary surtout mais aussi Inji, Joëlle, Nathalie.

L’impression de se sentir chez soi, chez moi.

Alors quand les personnes avec qui je devais partir eurent des craintes de partir, je ne les ai pas comprises. Ou j’ai voulu les rassurer : « Nous n’allons pas maintenant prendre la décision d’annuler. Laissons les jours passer. On verra au dernier moment si vraiment il y a un danger. »

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Il est vrai que quand la carte de l’avion laisse apparaître que notre destination est entre tant de villes en guerre, il est humain d’avoir quelques craintes.

Ce n’est pas facile d’appréhender un attentat quand nous ne sommes pas directement touchés ou si le territoire visé n’est pas connu. Notre émotion est dictée par les films, par les médias que nous avons vu. Comment chacun ressentons-nous le danger, comment s’inscrit en nous l’état de guerre, de terreur ?

C’est amusant comme le questionnement qui vagabondait en moi faisait écho aux problématiques de notre projet sur le Quatrième Mur.

Et puis il y a eu ce Vendredi 13 Novembre. J’étais à Paris, ou plus exactement à Vitry sur Seine où toute la journée j’avais rencontré des personnes pour préparer la venue de notre dernière création (L’art du théâtre de Pascal Rambert) du 11 au 13 Décembre au Studio Théâtre de Vitry sur Seine. Nous sortions du spectacle de Retour au désert de Koltès (un lapsus, un signe) qui se jouait au Théâtre Jean Vilar. Après la consternation des premiers instants où les téléphones portables se rallumaient montait la crainte de rentrer à Paris pour dormir. Nathalie Huerta, la directrice du Théâtre Jean Vilar, avec qui je devais partir à Beyrouth, voyait avec ces attentats s’éloigner la possibilité de ce voyage. Sa responsabilité l’obligeait à rester à Paris comme Valérie Baran, la directrice du Tarmac.

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Je ne sais plus où j’ai lu Christophe Honoré racontant sa soirée. Il crée en ce moment un spectacle à Paris intitulé la Fin de l’Histoire et où à la fin de son spectacle, ils jouent à mettre une « apocalypse de théâtre ». Il dit : « Les bruits violents envahissent le plateau, les fumées s’installent… cendres, faux sang, lumières vives, explosions… L’artifice a soudain un goût insupportablement obscène, je me sens honteux ».

C’est la raison pour laquelle je pars à Beyrouth.

Ne pas être honteux.

Trouver la bonne distance.

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