The sound of silence

Le Lauréat (The Graduate) doit être le film que j’ai le plus vu dans mon adolescence et la bande son dont est tirée The Sound of Silence, peut-être un des CD que j’ai le plus écouté. Au lycée, je l’imposais tellement à mes amis que lors d’une soirée, ils m’ont effacé la fin. Vous savez, quand Dustin Hoffman vient chercher Katharine Ross qui est sur le point de se marier à un autre. Il traverse les Etats Unis avec son Alfa Romeo Spitfire rouge qui tombe en panne, finit en courant (comme souvent dans tous ses films) et arrive pendant la cérémonie. Il crie « Helen, Helen, Helen » derrière la vitre de l’église, elle finit par l’entendre, se retourne. Il y a alors un temps qui dure des heures et elle lui répond dans un crie aussi « Beeeeennnnn ». Et ils s’enfuient tous les deux en bus.

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Et The Sound of Silence a refait surface dans mon imaginaire d’adulte sans que je m’en aperçoive.

Lors de notre première résidence de création, que nous avons menée au Studio Théâtre de Vitry avec le soutien du Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine, j’ai demandé à Alex Jacob, chanteur et musicien, d’imaginer comment il pourrait s ‘approprier cette chanson de Simon and Garfunkel. J’étais loin de penser que cette chanson était l’une de ses préférées, tellement son style musical avec son groupe le Skeleton Band en est éloigné. The Sound of silence a donc été pendant une semaine le prétexte de la rencontre entre le musicien et Vanessa Liautey, l’actrice principale du projet. Très vite, ce morceau est devenu le notre et je partais au Liban avec la volonté de la transmettre à une actrice libanaise pour en faire une version orientale en arabe.

The sound of silence m’a alors accompagné tout le long de mon séjour dès l’avion où il rediffusait Le Lauréat, dès la première terrasse de café beyrouthine où la sono laissait entendre sa mélodie et même le dernier jour où d’un magasin d’électronique, je pouvais reconnaître à travers les grésillements Simon and Garfunkel. Pour une chanson qu’il me semblait ne plus avoir entendu depuis des années.

 

Je partais au Liban pour non seulement retrouver les traces des réalités libanaises du roman de Sorj Chalandon mais aussi pour rencontrer des actrices et des acteurs libanais que j’engagerais pour le spectacle. En plus du personnage de Marwan, le chauffeur de taxi druze, qui accompagne le héros de Chalandon dans toutes ses recherches (et dont je vous parlerais plus tard), je voulais trouver Imane, l’actrice palestinienne, qui doit jouer Antigone.

Quand Ariane Langlois et Raghda Mouawad, qui habitent à Beyrouth et qui se sont chargées de trouver des actrices et des acteurs à me faire rencontrer, me demandaient ce que je voulais comme type d’acteurs, j’en étais bien incapable. A quoi ressemble un druze ? Une palestinienne ? Un Chiite ? Un phalangiste ? Un Sunnite ? Un maronite ?

Ma bonne conscience de gauche devait pratiquer le délit de facies sur des personnes qui vivaient au même endroit mais qui avaient pour différence leur croyance religieuse.

L’arbitraire choix de Sorj Chalandon pour constituer sa petite troupe et de faire se confronter un Créon phalangiste à une Antigone palestinienne qui est arrêtée par des soldats chiites et qui tombe amoureuse d’un Hémon druze est très conceptuel.

C’est une bonne idée dramaturgique.

Mais comment fait-on pour donner un visage à cette idée ?

Vous me direz que pour chaque texte, c’est la même chose. Que ce soit pour le théâtre ou le cinéma. Sauf qu’ici, la fiction de Chalandon s’appuie sur une histoire récente brutale à partir d’événements qui se sont réellement déroulés.

Lors de mes rencontres, il m’est souvent arrivé de demander à Raghda qui m’accompagnait, de quelle religion était notre précédent interlocuteur. Elle était souvent incapable de me le dire. Parfois, nous échafaudions des règles par rapports aux noms ou prénoms de certains. Il est évident qu’un Joseph est difficilement musulman mais il arrive que des noms puissent être autant sunnites, chiites que chrétiens. Je me suis alors demandé naïvement comment ils faisaient pour savoir qui tuer pendant la guerre civile ?

Mon choix ne voulait pas s’opérer à partir d’un type physique.

Un libanais, qu’il soit chrétien ou musulman, ne ressemble pas à un autre libanais.

Mon seul critère serait donc que l’actrice qui doit jouer Antigone sache chanter « oriental ». Même là, j’étais un peu mal à l’aise en évoquant le mot « oriental ».

Les raccourcis sont la plupart du temps le fruit d’une grande ignorance. C’était mon cas, en disant « oriental », j’évoquais ce que je pouvais entendre dans les taxis du Caire de mon enfance (Oum Kalsoum, Fayrouz) mais sans bien savoir ce que cela signifiait.

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(Sabah, une des plus grandes chanteuses libanaises qui trône à Hamra)

Mon voyage était pavé de bonnes intentions qui s’effritaient dès que je mettais un pas devant l’autre. J’aurais été beaucoup plus serein si j’étais resté en France en lisant des livres sur l’histoire récente libanaise.

Entre parenthèse, à l’école au Liban, l’apprentissage de l’histoire libanaise s’arrête en 1945. Ils n’apprennent pas leur histoire contemporaine…

Venir à Beyrouth, c’est prendre le risque d’être pris pour un orientaliste et ce n’est pas un compliment dans leur bouche. C’est la preuve s’il en fallait encore une qu’une vérité n’est souvent liée qu’à la place du viseur par lequel on prend notre photographie :

Une histoire de point de vue.

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