La mémoire et l’oubli

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Début Janvier, nous étions avec ma fille place de la Comédie à Montpellier où depuis les attentats du 13 novembre des fleurs et autres signes de recueillements, de peine, avaient été placés au pied des statues des Trois Grâces.

« Papa, ils ne devraient pas les enlever maintenant toutes ces fleurs ? Parce que ceux qui ont été touchés par les attentats, de voir ça tous les jours, ça doit leur rappeler et les faire pleurer. »

– Comment te dire mon amour ? Si, justement, c’est important que les gens se souviennent, qu’on ne les oublie pas.

« Papa, on fait un tour de manège ? ».

– Non, mon amour, tu es trop grande maintenant.

« C’est pour me souvenir Papa de la joie de quand j’étais toute petite ! »

– De la joie ? Tu n’as plus de joie ? Et tu es encore petite, encore une enfant mon amour !

«  Mais c’est la guerre, papa, non ? »

– Non. Ce n’est pas la guerre. Tu ne dois pas avoir peur. C’est encore le temps de la joie.

« Alors il ne faut pas écouter la télé ? Alors il faut oublier Charlie ? Et alors pourquoi tu veux mettre en scène le quatrième mur qui parle de la guerre ? »

– Mon amour, il ne faut pas oublier. La mémoire, c’est important, c’est ce qui nous construit. Ce qui fait que tu es unique car tu n’as pas les mêmes souvenirs que tes copines et en même temps tu en as de communs avec elles. C’est ce qui fait que tu fais partie d’un groupe de gens. Une culture que nous partageons.

« Alors pourquoi tu as oublié, papa, de marquer mon nom sur le texte du spectacle ? Pourquoi il y a maman et Alex mais pas moi ? »

– Tu veux une glace en plus de ton tour de manège, mon amour ?

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(Autoportrait au Studio Théâtre de Vitry sur Seine. Octobre 2015)

Le terrain sur lequel s’inscrit le roman du Quatrième mur a été foulé par des peuples qui ont été touchés dans leur chair. Sorj Chalandon était alors grand reporter et a été le premier à entrer dans le camp de Chatila après les massacres commis. Témoigner en temps que journaliste n’a pas suffi pour effacer les images terrifiantes dont il avait été le spectateur. Elles sont devenues son moteur d’écriture pour une fiction. Dans quel but?Tenter d’expliquer, de comprendre ?

Son choix de se réinventer en metteur en scène pour raconter son histoire m’a incité, comme en miroir, à user encore plus du réel (celui que j’éprouve) pour développer notre spectacle.

Extraire les faits et la géographie de son roman, de la fiction.

C’était un des objectifs de ce voyage de repérage à Beyrouth et Ariane Langlois (celle qui a préparé le voyage et que je ne remercierais jamais assez) avait bien compris en me faisant rencontrer Grégory Buchakjan. Je voulais repérer des bâtiments touchés par la guerre dans lequel je pourrais filmer des acteurs plus tard. Grégory était, paraît-il, l’homme de la situation. Tout en finissant une thèse sur les bâtiments abandonnés liés à la guerre, ce professeur aux Beaux Arts de Beyrouth développait tout un travail artistique pour lequel il photographiait des femmes dans ces mêmes bâtiments abandonnés. Ces séances de « shooting » donnaient chacune d’elles lieu à des aventures singulières dont j’écoutais leur évocation avec enthousiasme et un peu de d’inquiétude, me voyant confrontés aux mêmes militaires ou « gardiens » auxquels ils faudraient montrer patte blanche.

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©Gregory Buchakjan- Palais Heneine 2015

Gregory avait lu le livre. Le lieu principal dans lequel je voulais pénétrer était la fameuse maison jaune qui hébergeait, pendant la guerre, les snippers phalangistes dont parle Sorj Chalandon dans cette très belle scène où le narrateur rencontre Joseph Boutros, le frère de l’acteur qui doit jouer Créon.

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Cette fameuse « maison jaune » est, aujourd’hui, en pleine réhabilitation pour devenir un lieu de mémoire et de culture. Construite dans les années 20, elle était une des plus belles constructions beyrouthines où l’architecte avait imaginé un bâtiment traversé par la lumière. Ses innovations architecturales étaient devenues pendant la guerre des armes meurtrières qui permettaient aux snippers d’être totalement invisibles, cachés très loin des ouvertures sur la rue. Mes contacts ne m’avaient pas permis de pouvoir entrer dans le chantier de reconstruction de la maison jaune. Reconstruction qui n’a pas tenté de reconstruire à l’identique l’immeuble Barakat  d’avant la guerre mais au contraire de laisser visibles les stigmates des combats. L’architecte en charge de la réhabilitation a donc décidé de montrer les « pansements » de la façade en utilisant de nouveaux matériaux au lieu de rechercher une harmonie.

Gregory connaissaient bien l’architecte et y avait fait plusieurs visites. Ces photos qu’il m’a confiées montrent la planque des snippers. Ils s’étaient construits un bunker d’où ils étaient intouchables. Il faut imaginer que la balle avant de sortir du bâtiment traversait déjà plusieurs pièces.

 

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Le snipper était juste derrière cette porte.

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(Ces photos de l’intérieur de la maison jaune ont été prises par Grégory Buchakjan)

« Il tire trois coups. D’une violence folle. L’impact frappe son épaule, son torse, ses jambes, mon cou, mon épaule, mon bras. Le cuivre des étuis cogne le mur. Je n’ai pas mis le coton. Mes oreilles sifflent. Je grimace. L’air est irrespirable de poussière acide. La jambe du sniper se calme. Redevient solide. Joseph-Boutros se détache de moi. Je lui laisse décider de l’espace. Tout retombe. L’obscurité, le silence. Dehors, d’autres tirent. Je devine notre façade dans leur lunette. La nuit gagne. Nous ne sommes plus que des ombres, caressés par le bleu de la lampe aveugle. Je me demande ce que les tireurs voient. Un phare de voiture ? Un rideau mal fermé qui trahit le salon ? Une cigarette imprudente passée de main en main ? »

extrait de l’adaptation du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième mur

 

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(photo, toujours prise par Grégory Buchakjan, de l’intérieur de la cache des snipers )

Les explications de Gregory donnaient corps à mes fantasmes de lecteurs et parfois rendaient très étranges des parcours du narrateur dans la ville comme si, parfois, Sorj Chalandon décidait de travestir la topographie beyrouthine. Pourquoi ? Je cherchais des signes dans ces petites incohérences, convaincu que ce dernier laissait un indice.

Sur la table basse de son salon de Gregory trainait un livre édité par l’université Saint-Joseph sur les actes d’un colloque de 2014 – Littérature, art, et monde contemporain : récits, histoire, mémoire – que je me suis mis à feuilleter et dans lequel il y avait un article de Grégory, intitulé « Dernière nuits au Holiday Inn », dans lequel il raconte la fameuse guerre des grands hôtels. Ces derniers étaient devenus, comme la maison jaune, des merveilleuses tours de garde sur des kilomètres à la ronde.

C’est cette lecture qui a fini de mettre au rebut la scénographie que j’avais imaginé avec Emmanuelle Debeusscher. J’ai eu la certitude que nous faisions fausse route et que la figure de l’hôtel devait apparaître dans notre Quatrième mur.

Ce qui finalement est un étrange recommencement.

Lors de notre précédent voyage à Beyrouth, lorsque nous étions allés jouer Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, nous avions passé une nuit dans un hôtel qui avait une terrasse. De là, scrutant l’horizon, j’avais eu la vision du décor de mon spectacle suivant (Costa le rouge de Sylvain Levey). J’avais envoyé la photo à Emmanuelle pour qu’elle la fasse sienne.

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photo de l’immeuble beyrouthin

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Le décor de Costa le Rouge, de Sylvain Levey où l’on voit l’immeuble qui est devenu une surface transparente sur lequel se projettent des images vidéo.                                      

Sur la photo  Nicolas Vallet et Jean-Claude Fall

 

PS : Ce matin, je voulais prendre une photo de la statue des Trois grâces recouvertes des fleurs fanées et des écriteaux à la mémoire des attentas du 13 novembre pour illustrer cet article et tout avait été nettoyé. Les Trois grâces n’étaient plus le symbole de la République. Elles avaient repris leur rôle de souvenirs pour carte postale.                    

Cela m’a fait un choc.                                                                                                                          

Ma première réaction était de vouloir insulter ce qui avaient osé ça :                                  

« Et le respect pour ceux qui sont morts ! »

Et puis j’ai pensé à ma fille.

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