Question d’incarnation

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Vanessa Liautey et Laurent Rojol

– Alors la joie ? C’était bien le tour de manège mon amour ?

– Qu’est-ce que je jouerais dans le spectacle papa ?

– Tu joueras le rôle de Louise, la fille de ta maman, mon amour ?

– Comme dans la vie ! Dans ma vie.

– Oui mais dans la vie, tu ne joues pas ? Tu ne joues pas le rôle de Nina, mon amour.

– Je suis Nina.

– Oui, tu n’es pas Louise, mon amour. Tu joues le rôle de Louise.

– Tu veux embrouiller les spectateurs ?

– Les spectateurs ne savent pas que c’est ta maman qui joue le rôle de ta maman, mon amour.

– Ah. Oui… Mais les spectateurs ne sauront pas non plus que les comédiens avec qui tu veux travailler, sont libanais ? Ils ne sauront pas qu’ils vivent au Liban. Alors pourquoi tu ne veux pas travailler avec parrain ?

 

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extrait d’Epreuves, un livre de Photos de Marc Ginot sur la création La Nuit Je mens

Il y a une dizaine d’années, nous avions tenté avec sa mère cette expérience de faire un spectacle auto-fictionnel très lié à l’aventure artistique de Sophie Calle, La nuit je mens. C’est évidemment un des aspects du roman de Sorj Chalandon qui m’avait passionné. Quelle fiction invente-t-il pour trouver la bonne distance pour raconter son traumatisme de journaliste pendant la guerre civile libanaise ? Les masques d’écriture, qu’il utilise, peuvent être parfois transparents à l’image du nom qu’il donne à son narrateur (Georges et non pas Sorj). Il ne me semblait pas nécessaire de me concentrer sur une recherche de vérité dans ce qu’avait pu vivre Sorj Chalandon mais plutôt travailler en miroir son parcours trente ans plus tard.

Assumer le « je » de notre adaptation.

Dès la première lecture, j’ai voulu demander à Vanessa Liautey de jouer le rôle du narrateur. Dans notre parcours de compagnie, cela m’a paru évident. Nous sortions d’un spectacle sur les photo-reporters où nous nous sommes beaucoup inspirés du parcours de femmes journalistes (Claude Guibal, Edith Bouvier, Catalina Martin Chico…) qu’avait incarné Vanessa Liautey et que je voulais poursuivre. La porte d’entrée de notre « Quatrième mur » serait donc féminine.

Mon premier voyage de repérage à Beyrouth ne m’avais pas permis de choisir l’actrice qui jouerait Imane. En Novembre, j’avais pourtant organisé un workshop avec des acteurs libanais au Théâtre Monnot qui, pour la plupart d’entre eux étaient formidables.

Mais j’étais seul et ce n’était pas moi qui serait sur le plateau mais bien Vanessa qui serait en contact avec les corps de ces actrices et de ces acteurs.

Il fallait recommencer mon voyage d’auditions en demandant à Vanessa d’être mon double. Elle serait celle qui choisit les acteurs, celle qui se confronte à leur peau, à leurs regards sous le regard de la caméra de Laurent et de la mienne.

Pendant le début de notre séjour, nous avons continué à rencontrer des acteurs avec ces deux urgences : trouver d’abord Imane et Marwan qui seront sur scène avec nous lors des représentations en France et ensuite les acteurs que nous filmerons pour les séquences filmées qui seront dans le spectacle.

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Elie Youssef et Laurent Rojol

Le collectif Zoukak, un des groupes artistiques les plus en vue à Beyrouth, nous avait invité dans leur studio El Furn pour pouvoir organiser ces essais. Situé dans le quartier* de Furn el Chebak, tout proche de Badaro (un des quartiers à la mode dans le milieu artistique), dans un petit immeuble de trois étages, ils ont investi un étage dans lequel ils ont leur bureau, une chambre et une salle de bain pour loger des artistes, un pièce où sont rassemblés leur décor, un balcon pour fumeur, une cuisine pour se requinquer et surtout une grand pièce pour travailler. Ce lieu de répétition à la frontière de l’espace privé (ce n’est en fait qu’un grand appartement) a la force du quotidien, de celui qui résiste au mensonge. Dans le noir profond d’un autre espace avec quelques projecteurs bien placés, nous aurions pu nous illusionner et alors pourquoi être venu jusqu’ici pour répéter.

Ici, nous entendions les klaxons omniprésents de la vie beyrouthine, nous profitions de la lumière dorée d’un printemps déjà bien présents qui exhalait le parfum des ses fleurs vives.

 

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entrée du studio du collectif Zoukak

Ici, nous devions provoquer le réel dans des rencontres au corps à corps entre les acteurs. Ne pas être cérébral mais toucher. Être dans la proximité. Exploser la fameuse table qui sépare habituellement les acteurs lors du début des répétitions dans le fameux « temps du travail à la table ». Être dans l’urgence de ce que développe le roman de Chalandon. Nous étions moins à la recherche documentaire d’un pays et de son histoire que de corps qui l’incarnent. Simplement des acteurs qui s’apprivoisent par le corps, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, libanais ou français.

Et évidemment, l’expérience merveilleuse s’est renouvelée à chaque rencontre. Si bien que le choix des actrices pour jouer Imane s’est révélée au final très difficile à faire.

 

 

 

* quartier est une notion pas toujours évidente à Beyrouth. Il s’agit le plus souvent d’une rue qui donne un point de repère. Mais même les rues ne sont souvent pas appelées par leur nom mais par celui d’un restaurant ou d’un commerce. Ainsi, le fameux carrefour Sodéco de la Maison jaune n’est autre que le siège de l’entreprise Sodéco…

 

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