Et pourquoi pas le courage ?

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Longtemps j’ai répondu à celui qui me demandait pourquoi choisir une femme pour jouer le rôle du narrateur de Sorj Chalandon : « et pourquoi pas ? »

Et pourquoi pas le courage ?

Et pourquoi le courage serait masculin ?

Car cette histoire du Quatrième mur n’est elle pas une histoire de courage ?

Le courage d’aller au bout de ses promesses, au bout de ses engagements.

Pas simplement celui de crier « CRS=SS » ou d’aller peindre une inscription sur un mur parisien mais d’accepter d’aller dans la guerre et d’y défendre des valeurs d’humanité où la barbarie a pris le cœur des hommes.

«  Combien d’entre nous s’étaient vus enchainés aux grilles de l’école, tenant tête à la mort ? J’étais de ceux-là. Je me suis imaginé sur le char. Je me suis imaginé sur le char, jetant une grenade par sa tourelle ouverte, puis ovationné par une foule, poings tendus. Je refaisais le geste héroïque dans ma tête. … J’avais honte de mes images secrètes.

Je m’étais rêvé en héros. » pense Georges, le narrateur, quand il écoute celui qui deviendra son meilleur ami, Samuel Akounis, qui a bravé les chars de la dictature dans Le Quatrième mur de Sorj Chalandon. Editions Grasset

Ce courage de passer de l’engagement symbolique à l’engagement physique n’est, je crois, ni masculin, ni féminin.

Pour le rôle de Marwan, le chauffeur de taxi qui accompagne et protège le héros pendant tous ces séjours à Beyrouth, je voulais l’incarnation de ce courage, celui à la fois acteur respecté et citoyen, une mémoire en chair et en os sur le plateau. Et j’avais trouvé, soufflé par Valérie Baran, la directrice du Tarmac, celui qui à Beyrouth représentait ce courage, Roger Assaf. Magnifique acteur, pédagogue qui a accompagné la plupart des acteurs et metteurs en scène de la nouvelle génération libanaise, il est aussi un intellectuel engagé difficile à museler. Il est une des premières personnes que j’ai rencontrée lors de mon premier voyage en novembre 2015. Nous devions rester ensemble trente minutes et nous nous sommes quittés deux heures plus tard. Il était exactement ce que je cherchais pour le projet mais très vite, il me faisait comprendre qu’il ne le ferait pas, qu’il se sentait trop vieux. Il ne voulait pas quitter Beyrouth trop longtemps. Et puis, il avait un projet monumental : écrire l’histoire mondiale du théâtre regardé par un homme qui a un pied dans l’occident et un pied dans l’orient. Le projet l’enthousiasmait mais il ne pouvait être notre Marwan.

Roger Assaf

photo de Roger Assaf tirée de Hors la vie de Maroun Bagdadi

Un des objectifs de ce nouveau voyage à Beyrouth était de convaincre Roger Assaf de tout de même participer au projet en lui proposant, d’être un des acteurs libanais que nous devions filmer, et, d’interpréter le rôle du dignitaire du Mouvement Amal islamique « qui voulait instaurer une république des mollah au pays du cèdre ». Dans un grand éclat de rire, il m’a répondu, alors que nous étions en train de manger des fameux mezze libanais au TMarbouta, « mais comment veux tu que je dises ces mots-là ? je me suis toujours battu contre ce genre de discours.  Et puis c’est un peu caricatural, non ? »

Et là, faut sortir les rames ! Tu sais très bien que tes arguments seront toujours contrés.

-« Caricatural, ai-je répondu, je ne sais pas, Roger, mais ce qui est intéressant, c’est son point de vue face aux autres, celui du phalangiste, de la palestinienne, du druze. C’est le pouvoir de l’interprétation des points de vue que permet une grande œuvre théâtrale comme Antigone. Chacun peut avoir sa lecture et peut s’y résoudre. C’est un miroir de nos convictions. »

-« De nos certitudes, tu veux dire, Julien. Je sais tout ça mais ça ne m’intéresse pas. Pardonne moi. »

-« Mais jouons ça Roger, le refus que tu as de jouer ce personnage ! Ce serait passionnant ! Tu commences, dos à l’actrice, tu dis les premiers mots du Chekh Mamâar el Sadeq dans une barbe qu’on t’aurait rajouté et tu te retournerais face à la caméra et tu nous raconterais que tu ne peux pas faire ça… »

-« Tu sais que les barbes sont différentes selon de quel courant tu es ? »

-« Non, Roger, je n’ai jamais fait attention mais ici, ce serait visiblement une fausse. »

-« En somme ce serait caricatural ? »

Temps. La caméra s’éloigne de Roger. Plan large sur moi abattu dans le Tmarbouta. J’ai perdu, je rends les armes.

-« Et sinon, tu veux un café oriental, un café américain ou un expresso ? »

Bon, je viens d’inventer cette conversation. Il y avait trop de monde au Tmarbouta. C’était bruyant et tenter de le convaincre dans cette atmosphère me paraissait incongru. Son refus n’était pas celui d’un acteur mais d’un homme qui me confiera en attrapant son taxi dans un sourire : « Tu sais, Julien, je ne suis plus un acteur ».

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Avec Roger Assaf au Tmarbouta

Heureusement, en Novembre dernier, quelques jours plus tard, j’avais rencontré Gabriel Yamine à l’université de Furn el Chebak. Dès que nous sommes rentrés dans son bureau avec Raghda, mon accompagnatrice, nous avons compris qu’il serait parfait pour jouer Marwan. Très vite, il nous parla de ce qu’il avait vécu pendant la guerre, comment cette université l’avait hébergé quand il était étudiant. Aujourd’hui il y enseigne. Il nous a raconté la violence, l’horreur que personne, à ses yeux, n’avait retranscrite dans une œuvre de fiction. C’était au-delà de ça. Et puis, il s’est retourné, nous montrant l’arbre qui était à l’entrée par laquelle nous étions arrivés :

-« Vous voyez, là, une bombe a explosé pendant que nous étions en cours. Un camarade est mort. Nous avons regardé par la fenêtre et quelques minutes après, nous nous étions remis au travail. C’était notre quotidien. »

Quand je lui ai envoyé le texte, ensuite, il m’a répondu par un mail simple : « j’ai pleuré à chaque page de ton projet ». Il était d’accord. Il me manquait maintenant la rencontre avec Vanessa Liautey pour définitivement être sûr.

Ce matin de Printemps déjà chaud, il est arrivé essoufflé, en sueur, d’avoir grimpé les étages qui menaient au studio des Zoukak. Nous le sentions anxieux.

Très vite, cependant, il m’a proposé de lire avec Vanessa une scène de l’adaptation. Nous avons commencé par leur rencontre à l’aéroport. Les premiers mots de Marwan étaient « je suis druze ». Alors, il s’est arrêté et a rigolé. Nous avons continué un peu, intrigué par cet éclat de rire et puis je lui ai demandé pourquoi cela le faisait rire. La réplique était-elle mauvaise ?

– « Tu veux me faire jouer un druze ?! Ils ont tué toute ma famille ! »

 

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